Des yeux d'infini (nouvelle)

Publié le 6 Novembre 2011

«Petite on ne voyait que ses yeux » répétait à tous les alentours, sa mère. « Pensez-vous des yeux immenses comme des lacs aux reflets purs, à s'y noyer», confirmait sa meilleure amie.

 

L'enfance se joue du génie de la beauté. Sa seule vertu est l'insouciance.

 

En quittant ses frontières d'innocence, dès la première interrogation, elle sut ce que serait sa souffrance.

 

En pleine crise d'adolescence, elle se serait bien crevé les prunelles. Même elle, ne voyait que ses astres limpides dans le miroir lunaire de sa chambre si discrète au fond du couloir de la maison familiale.

 

Si ses amis du lycée n'insistaient point à la convier à leurs escapades dans les villages voisins,  au bord de son regard amplifié par son fard pourtant discret,  quelques uns de ses professeurs se déconcentraient. Homme ou femme. Rien de malsain. Elle était si jeune et bonne élève de surcroît.

 

Avait-elle un prénom ordinaire, un surnom, celle dont la palette de ses yeux resplendissait ? Un jour, un enseignant en art plastiques la surnomma Psyché. En réalité, et à son insu, elle l'inspirait comme une muse. Tout ce qu'il croyait voir en elle, l'enivrait. Cette fascination resta secrète.

 

Cet encadrement éducatif lui fut salutaire jusqu'à ses vingt ans, la protégea d'elle-même et des adultes dont elle deviendrait la proie.

 

Puis le moindre rendez-vous médical, esthétique, plus tard, professionnel, la plongea dans le désarroi, puis le désespoir. Ces personnes qu'elles rencontraient restaient suspendues à la partie haute de son visage qui rappelait l’eau insondable, l’absolu.

 

Dans les premiers mois de sa titularisation à la Préfecture, un collègue, pour faire rire le service, la surnomma Hypnose.

 

Alors progressivement, dès que c'était possible, elle décida d’incliner ses trop douces paupières comme des pétales de protection.

 

Dans les transports en commun par exemple, ne supportant plus cette fixation à son égard, puis à son bureau et finalement partout  sauf dans son studio bien trop sobre, elle choisit et prit goût de porter de larges lunettes teintées rappelant la physionomie de la belle italienne célèbre.

 

Quelle que soit la portée de son regard? Maintenant elle le garderait pour elle, quitte à ce qu'on la croit aveugle.

 

Une autre existence commença révélée par l’envie de décorer son refuge, son nid d’âme esseulée avec quelques contrastes très crus, du blanc et du rouge, quelques bibelots en forme de personnages, par-ci, par-là, quelques instruments de musique miniaturisés, deux foulards bigarrés suspendus à une lune-miroir hors d’atteinte. Sa chambre, c’était elle, son unité retrouvée, un équilibre entre un mini coin cuisine très attirant pour sa mosaïque provençale et non loin, un bouquet de fleurs séchées à dominante de lavande, une centaine de livres dépareillés mais choisis, quelques reproductions de Dali et Chagall, quelques objets obsolètes de son enfance… Cet espace était son acceptation d’elle-même, sa paix.

 

C’est au cours d’une courte convalescence, que victime d’une fièvre à perturber un iceberg, elle découvrit l'écriture. Un plongeon qui la sauva d'elle-même et de ses yeux.

 

Suzâme

(5/11/11)

Rédigé par Suzâme

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Hauteclaire 27/11/2011 19:56


Un regard qui est peut-être un malheur, et qui pousse vers un ailleurs ...


Belle nouvelle sur l'étrangeté et son acceptation, n'être pas comme tout le monde, il me tardait de la lire.


Gros bisous Suzâme, merci pour ce moment passé en ta compagnie.


 

Suzâme 12/12/2011 07:43



Bonjour Hauteclaire,


Quand je pense à l'origine de cette nouvelle, j'espère garder ma perception de la vie et des êtres pour continuer à transposer ce que je vois et ressens chaque jour. Merci de ta fidèle lecture
qui me stimule beaucoup. Bisous. Suzâme



Elo 08/11/2011 20:47



Pas facile d'être le miroir du monde !!!! Bisous



Suzâme 15/11/2011 20:32



Bien vu Elo! C'est même vertigineux! Suzâme



Malou 07/11/2011 18:21



Thème très original, belle plume sensible, ce texte me touche infiniment. Merci. 



Kri 07/11/2011 17:22



Une superbe plume!


Les yeux sont muses ...



Arthémisia 07/11/2011 08:52



Coincidence :


 


http://tilk.over-blog.com/article-les-yeux-88011701.html


 


Le regard est avant tout un point de fuite.


 


Bises


A.



Suzâme 07/11/2011 18:51



Bonsoir Arthi,


Merci de m'avoir guidée vers ce beau lien. J'ai fait connaissance avec Tilk. Nous sommes proches. A bientôt. Suzâme