Le menu imaginaire de Taïna

Publié le 10 Avril 2011

Elle avait, au bord de son immense assiette extrêmement lisse, quelques mots qu’elle écartait pour les regarder un par un.

Au centre de son plat en carton bleu ciel, Taïna avait réuni pour midi quelques amis : un escargot, une coccinelle, une libellule et une chenille. Pour eux, pour elle, l’enfant inventait une ronde sans fin qu’elle fredonnait dans sa tête à l’insu des réalités.

 

Pour qui la surprendrait, de sa voix fluette, la petite fille nous dirait que de temps en temps, elle se fermait les oreilles avec ses mains pour imaginer le verbe vivre et le verbe aimer.

 

Taïna rapprochait certains mots de l’escargot qui d’ailleurs s’en offusquait et se retranchait. Que ferait-il, lui, du «bruit», de la «guerre» et même de l’ «océan » ? Le mollusque même apprivoisé préférait se retrouver seul – «sans façon, la Terre !» – bougonnait-il à sa comparse opportune. Elle ignorait qu’il savait tout d’elle et du monde.

 

Elle enlaçait d’autres mots à la coccinelle toujours prompte à s’envoler. Des mots pour la retenir devant son assiette de fillette affamée de contes : «Couleur» pour la joie, «câlin» en cas de besoin, «danse» pour l’espace et le mouvement de ses rêves de petite sorcière de nuit. Des mots à garder, à regarder pendant la sieste, dans son lit, lorsqu’elle rejoint d’autres anges dans un long dortoir qu’elle s'obsède à fuir par ses silences et ses songes.

 

Taïna avançait délicatement la libellule au milieu de ce qu’elle se racontait, au cœur de l’assiette vide. Elle n’était pas possessive. Chacun avait sa vie. D’autres mots séduisaient l’insecte magique, vivant comme eux, à la moindre pensée. « Promenade», «rivière», «tendresse». Rien pour alourdir la jolie bestiole, fée de l’enfer de la faim recroquevillée dans ses ombres, réduite à une position banale et quotidienne, assise devant la grande nappe encore grasse des jours de festin et des couverts aussi secs que des pelures oubliées d’une plantation.

 

Heureusement que la petite demoiselle a réfléchi ce matin, au lever des orphelines, avant d’attraper le papillon vagabond même si ses merveilleuses acrobaties la tentaient jusqu’à le poursuivre. Non, elle préférait la chenille, toute petite comme elle. Taïna l’alimentait un peu trop avec ses derniers mots retenus pour son menu hybride : «coquelicot» pour les yeux de l’intérieur, «feuillage» pour les frissons et «grandir», puis «partir» ; des mots qui décideront demain la métamorphose, de la chenille en petite fille, de la petite fille en papillon.

Suzâme

(inédit)

(10/04/11)

 

N.B. Je vous laisse la libre interprétation de cette scène composée à partir de la vision d'une petite fille et d'une drôle d'assiette. Ses conditions de vie se sont dévoilées au fil des mots de Taïna, prénom haïtien. L'étonnant livre  "La grammaire est une chanson douce" d'Eric Orsenna, dévoré il y a quelques années, m'a peut-être inconsciemment influencé.

Rédigé par Suzâme

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jean-pierre royer 14/04/2011 18:25



trés beau texte. Touchant, profond, riche... L'une des nombreuses voies que tu peux explorer sans crainte de te tromper.


Je t'embrasse. avec toute mon amitié, mon estime et mon admiration.


Jean-Pierre



Guyot Olga 13/04/2011 09:27



Si belle assiette, pour une petite fille qui conjuge le verbe aimer à travers elle, j'aime ton texte, empli de la féérie de cette petite fille, seule, elle se crée un monde de lumière.


Amitiés


Olga



Suzâme 19/04/2011 21:17



Oui, Olga, pour moi, l'enfant a un pouvoir, une grâce qui ne dure pas longtemps. Nous croyons qu'il s'agit uniquement d'insouciance. J'ai le sentiment que l'enfant le plus petit sait se protéger
du monde. Je t'embrasse. Suzâme



Fathia Nasr 11/04/2011 20:47



Noble et tendre amitié, je te chante en mes vers.


Du poids de tant de maux semés dans l'univers,


Par tes soins consolants, c'est toi qui nous soulages,


Trésor de tous les lieux, bonheur de tous les âges.


 


Bonne fin de soirée


Amitié Fathia Nasr



Suzâme 16/04/2011 20:31



Bonsoir Fathia et merci de tout mon coeur pour ces quatre vers à l'Amitié. L'écoute de l'autre jusqu'au partage m'enrichit l'âme chaque jour davantage. Si nous ne nous connaissons pas, notre
approche nous embellit par la profondeur de nos échanges. Cordialement. Suzâme



caramba 11/04/2011 17:18



Faut t'il déninir ce mot "poèsie"


Faut t'il écrire pour être poète


il suffit je pense de garder une innocence dans le regard et de se nourrir des cadeaux de la nature.


Je vous salue poétesse et merci de nous faire partager cette feuille de laitue



Suzâme 16/04/2011 20:39



Feuille de laitue et de poésie que je mange avec autant de faim que de gourmandise. Vos deux questions m'interpellent? Et cela ne date pas d'aujourd'hui. Les définitions emprisonnent les talents
et frustent les regards. A bientôt! Suzâme



m'annette 11/04/2011 15:32



un univers de rêverie et de magie.....


tu écris joliment...


bonne journée



Suzâme 16/04/2011 20:42



Bonsoir Annette,


Cet univers décrit au plus près de cette petite fille cache deux réalités. J'ai pensé à Haïti décomposé et aux orphelinats. J'ai intentionnellement été discrète sur ma vision plus négative de
l'enfance en péril. Je crois au pouvoir de l'innocence. Cordialement. Suzâme