LA FEMME AUX LIVRES (inédit)

Publié le 2 Avril 2011

Elle ne dort plus et déserte les heures, refuse de croiser un seul mur, une seule fenêtre. Elle ferme son regard face aux visages inconnus et ceux, devenus étrangers, qu’elle a aimés. Elle est là de toute sa présence et a décidé à minuit de choisir ses livres et de les sceller à son corps amaigri, à sa transparente nudité pour les garder au plus près d’elle. D’abord les petits formats de sa jeunesse et de sa maturité tout le long de ses jambes exilées et de ses bras si tendus, étendus mais seulement après avoir posé sur son buste affaibli quelques volumes plus essentiels : Un Victor Hugo inépuisable sur ses seins aux boutons de fleurs endormis, un Aragon d’amour sur son ventre blême, sans lascivité ; entre les deux espaces encore tremblants, un Rimbaud ouvert sur ses voyelles… Presque immobile sur le sol gris et glacé, elle continue son installation avec des gestes ralentis par une pensée détachée du lieu, des leurres. Elle descend sans s’attarder sur son jardin orphelin… mais avant, sur le bout de ses pieds, un Prévert d’Enfance, Un Eluard à l’Orange bleue. Elle remonte vers son écrin de chair avec un Poète anonyme, aux sensuelles folies censurées, un contemporain peut-être, simple donneur de vers. Puis pour ce qui reste de sa silhouette attristée, point de livres sacrés mais deux magnifiques dictionnaires à la reliure sobre, patinée, l’une verte rappelant les forêts et l’océan mêlés, l’autre rouge, imprégné de vie et d’amour, aux pages grandioses, séparées, non écartées comme des paysages offerts aux rêves. Sur elle, la mythologie et le langage d’infini. En dernier, juste sur sa bouche esseulée, sur ses lèvres soumises à l’intériorité, est-ce afin de la délivrer du noir obsédant ou du néant? Un Bobin pour l’âme.

Le silence envahit sa chambre délaissée. Une sorte d’omniprésence qu’elle supporte enfin sous ses livres complices. Elle respire encore mais aux appels insistants, bouleversés, tait son nom. La Poésie maintient son cœur fébrile de femme juste fatiguée de lutter contre d’incontournables écueils.

 

Suzâme

(2/04/11)

 

P.S. Texte lu ce soir, avec beaucoup d'émotion, à voix haute, allongée avec quelques livres parsemés et ouverts sur mon corps habillé, parmi quelques lecteurs-auditeurs de Nanterre PoéVie lors d'une rencontre magique à "Lire aux étoiles" organisée par Aïcha Hebieb.

Rédigé par Suzâme

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m'mamzelle Jeanne 25/06/2016 21:14

Dans ce texte , la passion de la lecture est présente
Je comprends ton émoi de le lire en publique

Colette 25/06/2016 00:41

Très très joli *********

Paquerette 30/06/2012 22:23


Très très bel écrit, vraiment!


Une imagination débordante, j'imagine l'émotion en t'entendant le lire


bisous

Suzâme 04/07/2012 14:56



Oui, mais plus encore l'écriture... j'étais comme "possédée"... A bientôt. Suzâme



mansfield 30/06/2012 16:58


Un texte original qui montre bien cette faim insatiables des livres, des mots et du partage, j'aime beaucoup ces livres comme un duvet, un écrin, une protection... Un trésor?

Suzâme 30/06/2012 18:24



Merci d'être revenu sur ce texte plus ancien. Je l'avais écris comme en transe...Il m'a permis d'égrener quelques noms d'auteurs qui m'ont marquée depuis l'adolescence. J'ai choisi l'extrême pour
décrire l'amour des livres. A bientôt chez toi. Suzâme



Quichottine 21/06/2012 23:43


Je ne l'avais pas lue... et j'ai beaucoup aimé voir cet être s'habiller de ses mots préférés... je liais cette construction à une sorte de "pas à pas" où l'artiste explique ce qu'il fait, comme
détaché, alors qu'il est lui-même au coeur du tableau.


 


C'est un peu déroutant, mais superbe !


Merci, Suzâme.


Douce et belle fin de journée.

Suzâme 26/06/2012 05:36



Il y a énormément de choses dans l'une de mes premières nouvelles et peut-être des maladresses. Le pouvoir des livres sur toute une vie contre la solitude ou révélateur de solitude... Une
histoire très excessive sur l'importance des livres, des auteurs... Merci de ton retour en arrière sur mes écrits.