L’œuvre de Lumia

Publié le 28 Août 2011

Ce monde insipide, silencieux mais attentif aux espèces en voie de disparition commence ici, dans un lieu inconnu avec des lois secrètes et un but qui se renouvelle chaque jour. Ils ne sont pas nombreux à travailler sur la recherche du sens, sans science acquise, sans religion conquise. Ce monde est peut-être une école dont le seul professeur dit qu’il guette, qu’il quête plutôt qu’il ne sait et fonde ses questions à partir de son étonnement. Ses élèves en sont les témoins sans le suivre vraiment et sans poursuivre ce qu’il sent.

 

Un groupe d’une douzaine d’étudiants se précipita vers la chambre de verre. Un élève se distingua :

« - Professeur ! Y a-t-il un temps d’observation pour ce type de spécimen ?

 

- Un temps d’observation ? un spécimen ? reprit le chercheur. Pour conserver la notion du temps et pour sortir de ta formulation trop stricte, pour elle, pour Lumia, je préférerais que le temps soit infini mais vous ignorez que chaque instant, prend… pire, dévore une partie infime de son organisme. Et paradoxalement, chaque instant vécu est sa part d’éternité…"

 

Il aurait pu continuer ce que ses anciens confrères aurait diagnostiqué comme un délire parce qu’il aimait l’autre, l’être derrière la baie qui les séparait tous.

 

Cette poignée de cerveaux épris de nouveauté était là, prenant cette matinée de cours pour une énième expérience. Pourtant, ces sages blouses blanches furent vite subjugués devant l’allure, le comportement, les gestes de Lumia, l’Im-patiente.

 

Ses cheveux gris clair, presque pâles étaient si longs et fins qu’ils caressaient la toile tendue sur le sol. La femme était élancée, légère, maigre, aurait confirmé un diététicien. Seule, libre, elle semblait danser sans cesse dans une gestuelle insensée.

 

Un jeune participant à l’analyse d’un artiste en phase de créativité finale, s’écria :

«- Mais elle peint avec… avec ses mèches de cheveux… avec ses pieds… avec ses mains… Docteur, elle peint avec son corps ! Pourriez-vous nous assurer qu’elle sait ce qu’elle fait ?

 

- Vous voulez dire, sait-elle qu’elle crée et ce qu’elle crée ?" Répliqua le psychiatre passionné par son impatiente précieuse.

 

Ce serait vain de leur développer sa réflexion. Il aurait exprimé ainsi son sentiment, ses interrogations inlassables concernant l’être et l’œuvre incarnés par Lumia ainsi :

 

L’œuvre est sa vie. La vie est son œuvre entre l’instant et l’infini. Tout son art est mouvance.

 

Juste avant la dissipation de la troupe qu'elle ne tarderait pas à perturber à son insu , elle bousculait encore la dizaine de pots de peinture aux couleurs vives qu’il avait déposé la veille, puis les renversait pour mieux les étaler et faire surgir, jaillir leurs sentes, veines de vie et de lumière. Ses cheveux soyeux étaient ses pinceaux et mêlaient songes et souvenirs, instinct primitif, connaissances ancestrales et prophéties. Ses pieds traçaient avec aisance des lignes en pointillés vers l’imaginaire. Ses mains s’ouvraient comme des fleurs aux teintes contrastées et créaient des empreintes d’existence, parsemaient le sens intime de son parcours partout sur cet étrange miroir, sol éclaboussé.

 

Pourquoi cette chorégraphie au bord de la mort ? Etait-ce son obsession ? La peur du vide, du blanc, du néant ?

 

Une jeune femme aux lunettes embuées par l’émotion secoua l’atmosphère remplie de non-dits en essayant une phrase :

«- Elle ne parle pas. Elle peint. On dirait qu’elle vide son silence.

 

Une autre maquillée comme un masque renchérit :

 

"- Docteur, quel intérêt pour nous cette patiente dépossédée de son esprit ? Que nous apprend-elle ?

 

- Se taire ici pour mieux comprendre…» répondit-il sèchement pour l’interrompre.

 

Puis sa voix s’élève : «Que vos pensées calquent chacun de ses gestes qui sont de purs instants! Lumia peint son âme.»

 

Ce court dialogue avait généré un commencement de bavardage du côté de ce groupe devenu solidaire dans une incompréhension totale. Puis à nouveau, ces têtes encore juvéniles furent interpellés par une vision qui les surprit dans leur appréhension de l’existence. Ils assistèrent à une métamorphose.

 

Lumia avait retiré sa perruque de fée qui la coiffait et l’habillait jusqu’à dissimuler totalement sa silhouette. Maintenant elle était chauve. Maintenant elle était nue. Si mince, si transparente…

 

Elle avait achevé son œuvre et s’allongea sur le dos, les bras posés comme des branches. A regarder avec délicatesse, avec un sens de la beauté et du rêve, la personne qui assistait à cette exhibition vivante, c’est-à-dire charnelle, celle du professeur plus particulièrement, interpréterait ce tableau ainsi : L’être, l'artiste ne font qu’un à travers cette projection d’un arbre tendu, étendu, donnant là toute son essence.

 

Un des étudiants paniqué intervient :

«- Professeur ? Qui est-elle ? Que fait-elle ? Pourquoi la laissez-vous livrer à elle-même dans cette espèce de chambre de cristal. Que voulez-vous nous démontrer ? N’est-ce pas que pure thérapie ? N’était-elle pas en proie à une espèce de…

 

- de folie ? S’emporte le savant. Petit, tu te trompes et c’est normal. Désapprends ici tes cours académiques, formatés pour le plus grand nombre, dans le dogme de la rigueur pour ne pas dire de la rigidité ! Respirer l’inspiration, sentir la création ne sont pas une utopie subversive. Eveillez-vous à l’autre vous vous comprendrez vous-mêmes !

 

Eh vous tous ! Avez-vous compris que cette femme aux limites d’elle-même, de ses désirs, de ses peurs, de ses efforts, est une artiste. Je ne veux rien vous faire voir qu’elle n’ait pu souhaiter exposer avant d’être atteinte. Oui, son désir n’a jamais été une tentation mais un aveu du verbe vivre. Je ne fais que respecter la volonté initiale de mon épouse contaminée. Elle retarde sa mort devant nous, génère à chacune de ses toiles nouvelles, tendues face à notre perception encore trop neutre, l’éveil de sa vie.

 

- Et que deviennent ses… ses œuvres, Docteur ?

 

- Ce château les gardera longtemps comme les fresques de son expression vitale…"

 

Tandis que les élèves quittaient cette pièce devenue oppressante, l’enseignant continuait à contempler l’œuvre. Nul ne saurait qu’il était larmoyant, victime de sa réceptivité. Ce n’est pas lui qui relèverait dans l’amphithéâtre, l’impuissance de la science mais aussi de l’amour à retenir ce reflet, cette lueur, cette note qui change tout dans l’univers humain.

 

Peindre. Seulement peindre et simplement être, âme et matière.

 

Suzâme

(28/08/11)

Rédigé par Suzâme

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Catheau 31/08/2011 11:25



Une exploration aux confins du morbide et de l'Art qui me fait songer à Camille Claudel internée à Montdevergues pendant des années...



Suzâme 21/09/2011 21:16



Bonsoir Catheau,


J'ai probablement été influencée par cette artiste aussi géniale qu'émouvante dans son parcours déchirant. Mais j'ai voulu parler de la pulsion d'exister par l'art jusqu'au bout au-delà de la
compréhension d'autrui. Un portrait qui m'a fait peur mais que j'ai voulu montrer tel quel pour exprimer ce qu'est l'acte de créer jusqu'au déclin. Merci de ton attention. Suzâme



Fathia Nasr 31/08/2011 05:24



Bonsoir Suzâme, je passe te souhaiter une bonne nuit mais je reviendrai demain soir pour lire attentivement cet article, et je n'oublierai pas de laisser la trace de mon passage, bisous.



Suzâme 21/09/2011 21:09



Merci Fathia. Il fait toujours bon de te lire. Suzâme



Anne Le Sonneur 30/08/2011 18:38



J'entends tes mots et ce silence. Une petite anecdote : j'avais un jour à rédiger un commentaire de texte de plusieurs pages sur un poème de René Char. J'ai écrit l'introduction qui suggérait
beaucoup et... je me suis arrêtée là. J'ai rendu ma copie presque silencieuse. J'ai su alors cela : il est des textes que l'on n'a pas envie d'abîmer par des mots rajoutés. Juste les accueillir
dans toute leur profondeur. Le tien en fait partie, Suzâme.



Suzâme 30/08/2011 19:01



Merci Anne pour ce témoignage qui me fait presque rougir. Je livre probablement dans mon texte toute l'imperfection de l'exprimé et de l'exprimable. Une écriture de la perception et de
l'impulsion qui s'expose à tout moment. Et ta tempérance en matière de communication, m'attire tout autant qu'elle me touche profondément. Suzâme



Monelle 30/08/2011 14:15



La poésie, la peinture, l'art en général, les comprendrons-nous un jour, sans doute jamais, mais les vivre au-delà du possible comme j'ai ressenti ce que faisait Lumia, comme une lumière au bout
de nous-mêmes ; ressenti avec beaucoup d'émotion !


Merci à toi pour ce beau texte.






Suzâme 30/08/2011 18:43



Merci à toi Monelle. Malgré la situation extrême évoquée de ce récit, malgré l'imaginaire, jamais rien ne m'a échappé. Lumia a tout dit en silence. Sa peinture est sa vie. Suzâme



Quichottine 30/08/2011 09:09



Je venais lire l'article précédent... mais je me suis arrêtée ici. Ton texte est poignant, Suzâme. L'as-tu vécu ? Cette création qui allie l'âme et le corps m'a beaucoup émue.


 


Merci.


Passe une belle journée.



Suzâme 30/08/2011 18:40



Bonjour Quichottine,


J'ai vécu une partie de ma vie auprès d'un artiste mon père. Il est décédé en 2000 et j'ai son dernier tableau "Canarnal". Sous les masques, la souffrance, au coeur des couleurs si personnelles,
un cri silencieux. J'en suis d'autres avec qui je dialogue sur le fond. Je m'y connais peu mais je sens l'art et j'aime les artistes. Et puis il y a un mélange de beaucoup de choses importantes
qui se déroulent autour de moi. Ma réceptivité n'a jamais été aussi vive qu'en ce moment. Tout est imaginaire et cependant... Cordialement. Suzâme