En retard Défi 61 : LA VALISE DE THEO

Publié le 17 Août 2011

Les trottoirs vides. Un grand silence de ville. Le jour débute son numéro d'aisance appelé « Petit matin ».

 

Théo rôde déjà dans son quartier préféré dessiné en grandes avenues. Sa promenade commence toujours Place de l'Etoile à Paris, capitale de vie et de survie.

 

Il est là depuis l'aube pour guetter le moindre trésor dépassant en principe d'une poubelle quand à environ deux mètres de ses pieds négligés, il surprend une haute valise rigide toute seule près d'une berline indifférente. Sans se poser de questions, il s'approche et ne voyant aucun quidam, la soulève afin que ses roues n'effrayent pas le bitume. Ne pas faiblir. C'est facile à dire. Il y a longtemps que ses bras ont perdu les muscles de sa jeunesse. Il fait vite pour contourner les lieux, l'endroit précis de sa chance. Non loin, il repose l'encombrant objet d'un coloris sobre, heureusement pour lui. Premier réflexe d'homme des rues, protéger sa prise en la maquillant. Alors qu'il peut enfin la faire rouler discrètement dans une des rues des alentours, il prend quelques immondices pour la travestir en bagage de S.D.F. (Suis Dans le Foin), puis d'une façon plus énergique s'éloigne du quartier pour rejoindre son amie la Seine et son acolyte d'existence, un pont sans nom.

 

Il préfère attendre toute la journée devant sa l'objet de sa convoitise en s'interrogeant ironiquement sur son contenu, en l'imaginant comme un enfant un peu vieilli devant une malle en or. Dans son coin de solitude lorsqu'il est vraiment sûr de ne pas le partager même avec un rat, même avec un chat, scrutateur de délires et de misère, Théo se parle à voix haute. Cela lui fait énormément de bien, le libère, le réconforte. Et il se dit:

 

« J'parie qu'il y a au moins deux costumes

et sur des cintres, s'il vous plait

Allez ! Quatre chemises mais pas de plumes

Deux gilets de soie, s'il vous plait

Cinq cravates de pendu: respect, séduction

Confiance en soi, amour propre, ambition.

J'parie qu'il y a des accessoires de toilette

qui sentent bon l'homme honnête

Une paire de pompes noires et luisantes

des chaussettes anglaises toujours partantes

Quelques catalogues richement spécialisés

pour clients trop bien rasés... »

 

A minuit, heure de Notre-Dame, il force l'imposant réceptacle avec un trombone de voleur, puis un canif de paysan. Cela ne suffit qu'à l'entrouvrir. C'est le roi de l'outil, monsieur Tournevis qui achève le travail sans esquinter la belle, la belle valise de l'Avenue de Wagram.

 

Il est stupéfait, bouleversé par sa découverte inespérée. Son regard s'allume sur une présentation de victuailles. De quoi se nourrir pendant une semaine sans bouger et contempler le fleuve, lui dire en poésie de pauvre, au poivre et à la guimauve, ses petits bonheurs et ses épreuves.

 

A l'intérieur, une mallette à l'ouverture facile, en matière plus souple, plus légère et dedans... Et dedans, incroyable! Deux rangées de conserves de luxe, s'il vous plait. Trois bonnes bouteilles de vin aux étiquettes de rêve. Tout pour un premier festin de lune. Et Théo ne s'en prive point, ralentissant ses gestes, ses mouvements de bouche pour déguster la richesse du mets. Il manque du pain, son seul chagrin.

 

Suzâme

(17/08/11)

Rédigé par Suzâme

Publié dans #DEFIS CROQUEURS DE MOTS

Repost 0
Commenter cet article

Catheau 18/08/2011 09:47



Une distanciation pleine d'ironie et de poésie, qui donne une atmosphère très particulière à votre texte. Mais la compassion est là aussi, infiniment présente.



Suzâme 22/08/2011 14:30



Bonjour Catheau,


Depuis des années hélas, je croise des S.D.F. des clochards et vagabonds. Je ne peux pas dire que j'étais attiré et peut-être même qu'il m'est arrivé de me détourner mais je m'interroge sur leur
vie, leur façon de survivre, de protéger leur dignité... La misère est sous nos yeux. Dans cette histoire, malgré la valise heureuse, il y a la solitude. Merci pour ton regard. Il me donne envie
de continuer sur le chemin des rencontres de personnages atypiques et d'une infime partie de l'histoire de leur vie. A bientôt chez toi. Suzâme



Plume 17/08/2011 21:44



J'ai passé beaucoup de temps sur ton texte ...Il est profond, riche ... les mots et les styles sont très appropriés, et les pistes de réflexion sont multiples . La déchéance, la solitude, la
peur, le repli sur soi, la survie, le rêve, le bonheur éphémère . La dernière phrase est bouleversante : il manque du pain, son seul chagrin ... le pain quotidien pour écrire les lendemains ?


Chapeau, Suzâme ! Bises .



Suzâme 22/08/2011 14:24



Bonjour Plume,


J'étais à fond dans cette histoire et dans les précédentes où je décris un personnage et une scène de vie pour le situer. Je le voyais, je le vivais en écrivant. Et les mots s'effleuraient pour
donner interrogations et sens en laissant ouverte la porte immense de vos imaginations. Bisous. Suzâme



valdy 17/08/2011 18:50



Merci Suzâme, pour ce conte de Noël en été. Très agréable à lire.


Valdy



Suzâme 22/08/2011 14:21



Bonjour Valdy,


C'est vrai j'ai choisi d'écrire une belle histoire, c'est aussi cela le pouvoir de la plume. Prendre un pauvre type qui ne regarde plus personne et qu'on ne regarde plus et découvrir qu'il a une
vie qui n'est pas un conte de fées. Le voici voleur suivant les opportunités. C'est un mauvais conte. Mais je rêvais de le surprendre agréablement, être sa chance pour quelques temps, ce qui ne
remettrait hélas pas en cause ses conditions de vie. Merci pour ton passage stimulant. Suzâme



Mireille 17/08/2011 17:10



J'aime beaucoup l'originalité avec laquelle le thème est développé et puis, quelle belle écriture. Merci pour ce partage.



Suzâme 22/08/2011 14:17



Bonjour Mireille,


J'ignorais jusqu'à cette année que non seulement j'aimerais écrire de courtes histoires, plutôt à traravers un portrrait ou une scène et que ma plume s'affirmerait au fil des textes. Je me suis
lancée et cela me plait d'autant que de bonnes réactions comme la tienne m'encourage. Merci de ta présence. Suzâme



m'annette 17/08/2011 15:10



c'était la malle aux trésors!


Pourvu qu'elle lui dure un certain temps!


bises



Suzâme 21/08/2011 15:15



L'instinct de survie l'amenait à profiter de l'opportunité. Il a pris beaucoup de risques et marché très longtemps. Je désirais tellement qu'il passe un bon moment. Suzâme