Ecrits d’Eros : Un acte de douceur

Publié le 27 Janvier 2012

La porte s’ouvrit brusquement. Deux matonnes s’imposèrent dans la cellule en compagnie d’une silhouette aux longs cheveux noirs, trop fine, si frêle, en disant à son hôte plus âgée :

-           «Eva, on te fait confiance ! Prends soin d’elle ! L’infirmière vient de lui administrer un sédatif pour calmer ses délires."

L’autre géôlière renchérit  avec malice :

-           Mais ne va pas trop loin !... Ah au fait, elle se prénomme Jade. Elle te racontera bien son crime demain ! »

Eva ne répliqua rien à ces deux ombres en costumes d’opérette représentant l’ordre et la paix dans les prisons du monde.

Jade tenait à peine sur ses guiboles d’adolescente trentenaire et gémissait et divaguait :

«J’ai tué. Je veux mourir…»

 répétant jusqu’au dernier murmure que le sommeil accueille :

«J’ai tué. Je veux mourir…»

«La pauvre fille», pensait Eva,  «il me la livre comme un colis de chair. Je ne sais rien d’elle sinon qu’elle semble meurtrie comme un Christ.»

Ce n’était pas la première fois qu’elle partageait même brièvement cette piaule à rat, ce terrier sans nom, ce puits, dernier lieu de l’indifférence.

Elle observa la nouvelle arrivée si fébrile, fiévreuse peut-être, pleine de larmes de toute une vie. Puis n’y tenant plus, l’aida à se déshabiller, à s’étendre sur ce lit, radeau des solitudes.

Lui parler pour la rassurer. C’est important la première nuit quand tout se referme sur vous, sur vos actes, sur votre passé si récent qu’il devient présent permanent.

Pauvre petite tellement couverte d’hématomes, d’écorchures, de morsures comme si elle revenait de l’enfer d’un viol.

Eva ne savait encore rien sur cette criminelle qui comme elle probablement pour d’autres raisons, s’était défendue contre la violence d’un homme ou plusieurs.

Fatal ce séjour en commun entre quatre murs récemment repeints couleur pistache à la mode du dehors ? Non,  simplement juste, se disait-elle dans un monologue sans répit, tout en se répétant :

«Elle a tué. J’ai tué…»

Impossible de dormir au-dessus de ce corps maltraité. Le silence envahissait la pièce insipide. Eva rejoignit sa codétenue, dépouillée de ses tissus superflus et contempla son joli corps sans défense, se fixant la promesse de ne pas l’offenser par ses fantasmes légitimes parce que leur première rencontre n’en était pas encore une.

Alors elle choisit de rêver à cette belle jeune femme, à ses formes fluettes de fée, secrètement ivre de l’entendre respirer. C’était son meilleur moment. S’approcher sans frôler sa poitrine aux tétons si petits. Résister à son sein gauche qui lui rappelait la fraîcheur d’un fruit à déguster de suite. Ecouter ce battement d’existence sourd et insistant. Laisser promener son regard, ici, là, partout. Dans les cachots de l’humanité, le corps n’est-il pas le dernier pays où voyage l’esprit ?

Peur d’être dérangée dans son extase. Elle seule assumait son attitude, ici et ailleurs. Elle regagna sa couche déserte.

Un bruit sec à la porte blindée l’avertit qu’elles étaient surveillées au rythme des rondes nocturnes des corbeaux tout aussi solitaires.

Eva revint au chevet de Jade. L’inquiétude ? Oui, mais elle ne se le cachait pas. Emergeait une couleur pure, l’attrait d’une nouvelle espérance à travers cette victime inconnue.

Elle était si près de son visage enlaidi par la souffrance, de ses lèvres encore pleines et déjà lasses. Non, elle ne ferait rien pour trahir cette beauté cachée par la souffrance et s’interdit l’envie d’embrasser même son front aussi vaste qu’un livre blanc.

Son regard caressait cette nymphe aux sanglots jusqu’à sa taille si prononcée, jusqu’à son ventre déjà blessé par la naissance, jusqu’à ses inévitables hanches osseuses, dures comme la vie des femmes repliées sur leur haine plus que sur leurs chagrins.

Etait-ce la tentation ? Eva savait qu’elle remontrait se coucher. Un peu de sommeil lui permettrait de tenir le lendemain, de mieux accueillir les premières clartés de cette fenêtre sans paysage.

Alors que Jade remuait dans ses tourmentes comme effrayée par ses fantômes, pour la veiller et seulement l’apaiser, Eva posa sa main chaude et tendre sur la sienne. Geste de vie, zeste d’amour.

 

Suzâme

(27/01/2012)

Rédigé par Suzâme

Publié dans #Ecrits d'Eros

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PASK 04/02/2012 18:08


SUZAME!


Je viens de relire ta nouvelle et j'avoue que j'ai aimé.Elle dépeint de façon juste les relations "taboues" qui se créent de façon ou d'une autre dans ces lieux de "non vie"(l'attitude et les
réactions des matonnes).


Je pense que tu peux continuer sans complexe dans l'exercice de la nouvelle et ce n'est en rien antinomique avec la poésie.


La réalité est ce qu'elle est et la façon dont tu la dépeins est intéressante.


 

Suzâme 04/02/2012 20:26



Bonsoir Pask,


Je te remercie de ce commentaire constructif et riche pour quelqu'une qui, comme moi, se sent seule avec l'histoire qui se déroule sous sa plume avec deux ou trois idées, deux personnages, un
message quelquefois. Tu m'encourages. J'en ai besoin dans un art de l'écrit dans lequel j'espère m'améliorer et approfondir plus encore le contenu même suggéré. Je t'embrasse. Suzâme



Catheau 02/02/2012 17:59


Ouvrir la main pour que la prison ne ressemble plus à un poing fermé, ainsi que le disait un détenu. 

Suzâme 04/02/2012 19:56



Des êtres même coupables sont toujours des êtres. J'ai esquissé là, deux femmes, espérant leur rencontre contre le givre de la solitude. Suzâme



Evy 31/01/2012 19:06


Belle écrit la pauvre quel crime a t-elle commis c'est boulversant merci pour ce partage bonne soirée bisous evy

Suzâme 04/02/2012 19:03



Ah chère Evy, j'ai imaginé que ces deux femmes qui ne se connaissaient pas avant d'être en cellule, ont tué pour se défendre de violence répétée à leur encontre... Aux lecteurs et lectrices
d'imaginer leur vie. Qu'ont-elles enduré pour tuer? Bisous. Suzâme



Plume 29/01/2012 22:19


Un écrit superbe . Douceur, délicatesse d'un regard, d'une caresse, dans un milieu hostile, déshumanisé ...


L'amour soutient les coeurs et les âmes blessés par les épreuves de la vie .


Bisous, Plume .

Suzâme 04/02/2012 07:22



L'amour est la seule lumière possible dans le noir de nos existences. J'ai décrit un univers si dur que la douceur s'imposait à ma plume. Bisous. Suzâme



flipperine 28/01/2012 17:23


un petit geste fait tjs du bien

Suzâme 04/02/2012 18:44



Solitude, douleur, violence...tout y est dans cette cellule. Et la douceur est un prémice pour durer dans ces lieux inhospitaliers. Suzâme