DEFI 62 Croqueurs de mots: Vus à Bangkok

Publié le 22 Août 2011

 

 

defi-62-le-tigre.jpg

En sais-je davantage sur les tigres que sur les bonzes ? Je suis pourtant un banc. A savoir que ma fonction première est l’étude des comportements assis et allongés bien qu'il m’arrive, lorsque je suis vide ou du moins lorsque l’absence prend toute son importance, je disais, il m’arrive de regarder au-delà de mon assise rigide.

Je vis à Bangkok, probablement la ville la plus turbulente du monde et malgré mon ancienneté sur ce territoire bien placé, je ne me souviens pas avoir été autant éberlué que devant cette scène que je n’ai pas, par ailleurs, encore qualifiée.

J’étais donc libre lorsque je surpris un jeune bonze en compagnie d’un tigre tout aussi immature, là, devant moi, au milieu de ma rue. Venaient-ils du fameux temple de Kanchanaburi ? Je fréquente pourtant les moines et pendant longtemps je les ai crus passifs avec leur calme légendaire surtout ici, en pleine cacophonie amplifiée par la foule de véhicules hétéroclites et d’humains. Ce qui m’autorise à avouer mon erreur de jugement. Un moine est vivant, comme moi, comme vous. A quoi cela se voit-il ? Tout simplement, il réagit.

Celui-là promenait son fauve juvénile en laisse comme un gros chat aux mâchoires apprivoisées quand la bête sursauta à la vue de quelque chose d’inconnu ou d’inattendu. Etait-ce seulement sa manière d’être étonné ? Le moine sans nom semblait craindre que l’enfant sauvage ne lui échappât en toute force et agilité.

Rien n’arrêtait le flot habituel et désordonné de mon repère aussi vaste soit-il. Je ne voyais que ce drôle de duo digne d’un sketch de cirque. J’eus beaucoup de mal à savoir ce qui avait troublé ce petit fou de la jungle et son sage alors qu’ils étaient menacés hélas d’un péril ordinaire, en cas de simple choc contre une navette de touristes ou contre tout autre obstacle habituel dans ce trafic incessant. Le tigron s’énervait, s’étouffait en tirant avec entêtement le bras de son maître que ses expressions métamorphosaient. Quoi ? Oui, cet être normalement impassible, s’inquiétait, s’opposait, interpellait, exigeait de l’autre, son compagnon de jeunesse, un minimum de discipline !

Qu’est-ce qui les faisait traverser cette largeur de poussières, ce vacarme exclusivement terrestre ? D’où j’étais, je ne percevais que les étoffes coloriées et fatiguées, les bibelots racoleurs suspendus aux devantures des boutiques aussi grandes que des mouchoirs parisiens.

Je n’aurais jamais rien su de la fin de cette scène inouïe pour moi que le quotidien endort, si une vieille femme ne s’était pas enfin assise sur mon corps immobile. Son comportement n’était pas rare puisque je pratique aussi ce genre d’expression : le monologue. Elle se parlait toute seule et c’était normal. Elle se racontait que le petit tigre avait surpris une sorte de dragon inspiré des légendes, si bien sculpté, que le félin l’avait sûrement pris pour un vrai. De plus, d’après l’un des témoins, colporteur de l’anecdote, l’animal encore naïf, aurait cru qu’il était aussi vivant, aussi heureux que lui de le rencontrer.

La vie, conclue le banc, ravi de broder cette histoire au gré de son ennui, c’est peut-être après tout une question qui va au-delà de la matière !

  

 

Suzâme

(21/08/11)

  

  

 

Défi 62 proposé par http://www.lilou-fredotte.com/ - Rêves d'écriture

thème : "Tout le monde veut prendre sa place"

Voilou Lilou

Et

C’est à moi qu’échoie le défi n°62

mes choix et nez choux pas !

 

C’est simple…

Vous prenez la place d’un personnage

ou d’un objet de votre chou  heu … 

choix  sur l’image.

Vous racontez son  histoire, ses émotions ou

ses impressions.

En prose ou en vers, 

Vous pouvez

soit  suggérer votre personnage

soit jouer à la devinette !

 

 

 

 

Rédigé par Suzâme

Publié dans #DEFIS CROQUEURS DE MOTS

Repost 0
Commenter cet article

Catheau 23/08/2011 23:21



Que voilà un banc concentré et méditatif, tout plein de philosophie !



Suzâme 28/08/2011 16:43



C'était un bonheur de le faire parler avec ironie et sagesse. C'est pourquoi, j'aime participer aux défis et autres propositions d'écriture qui me donnent l'opportunité d'aller chercher autre
chose ou la même chose en moi mais d'une toute autre façon.



Tricôtine 23/08/2011 22:58



Un banc quelle meilleure place pour deviser de visu ? ou monologuer et rêver ... Suzâme j'ai voyagé en Inde ou pas très loin rien qu'en passant tout près de ton banc !! merci pour cette partie
colorée !!



Suzâme 28/08/2011 16:36



Bonjour Tricôtine,


Je n'aurais ni été à Bangkok et ne me serais peut-être jamais mise à la place d'un banc si quelqu'une de chez Croqueurs de mots, dans sa proposition n'avait pas laissé entendre que nous pouvions
être chacun des personnages, homme ou tigre, mais aussi tout autre sujet ou objet visible... Mon imagination a pris ses ailes. Je n'y attendais pas. Merci de ton passage. Suzâme



Jeanne Fadosi 23/08/2011 18:15



Ton banc monologue, mais j'aime beaucoup sa façon de décrire ce qu'il essaie de deviner de l'histoire. Un moine qui s'incarne en être de chair et d'émotions, j'aime


bises et belle semaine



Suzâme 28/08/2011 11:51



Il est bon de donner la parole aux choses qui vivent autour et avec nous. Aller plus plus loin en soi en transposant les balbutiements de ma méditation. C'était un bonheur et non une évidence
d'interpréter cette photo qui parlait d'elle-même. Merci pour ton passage. A bientôt. Suzâme



Olga Guyot 23/08/2011 10:34



Bonjour Suzâme, 


Ton texte alerte, vif m' a fait sourire, juste ce qu'il faut d'"humanité, pour un banc, magique, tes idées tournent et volent sur le sujet.


Bravo !!


Bises


Fauvette



Suzâme 23/08/2011 21:00



Un peu d'humour et de sagesse, il n'y a qu'un banc pour le dire. A bientôt chez toi. Suzâme



Lilou-Frédotte 22/08/2011 22:12



Quel belle nouvelle. Ce n'est pa toujours facile de se glisser dans le costume d'un objet et de l'animer au point de nous faire oublier qui parle. C'est bien mené, vif alerte et gai.


Je te remercie de ta participation car  pour moi c'est la première fois que j'entrevois tes écrits.


Amitiés


Lilou



Suzâme 23/08/2011 20:59



Bonsoir Lilou,


Je l'ai guetté, regardé, fixé ta photo. J'étais très tenté par le Bonze. Mais sa sagesse réputée aurait limité mon imagination. Je l'ai perçu énervé, crispé en retenant son trigron. Pour moi, si
ses expressions étaient inhabituelles, c'est que la situation l'était aussi. Je crois que je n'ai pas été la seule à aller si loin. Merci pour cette évasion. Cordialement. Suzâme